“De loin on voit mieux, parfois”

J’aurais aimé pouvoir répondre dans le fil de cette discussion, mais FB ne me le permet pas. Donc je reproduis ici (sans autorisation bien sûr) :

“Roméo Bouchard”

ATTENTAT TERRORISTE DE DROITE À QUÉBEC

On se doutait que ça finirait par arriver chez nous,
Mais on ne se doutait pas, selon ce qu’on en sait, que nous serions les premiers à porter l’odieux d’un attentat terroriste de droite de cette nature, un attentat islamophobe plutôt qu’islamique.

(Ceci dit sous toute réserve d’informations plus précises à venir sur les motivations des auteurs)

Et comme par hasard,
ça se produit à Québec, où plusieurs médias et plusieurs groupuscules alimentent la haine et l’islamophobie,
ça se produit le lendemain que Trump ait signé des décrets d’exclusion des visiteurs et immigrants de pays islamiques, après des mois à semer la haine contre les étrangers, au grand plaisir de tous les groupes de droite.

Tout cela, malheureusement, risque fort d’envenimer pour longtemps les relations déjà troubles entre les Québécois de confession musulmane et les Québécois souverainistes jugés trop identitaires..
Il y a fort à craindre que ceux qui se plaisaient à accuser facilement les Québécois d’islamophobie et d’amalgames au détriment des musulmans ne se permettent à leur tour de faire des amalgames trop faciles entre les auteurs de cet attentat islamophobe et le peuple québécois en général?

Un climat de plus en plus malsain.

 A ce texte, mon père répond (pôpa, pense à mettre des retours à la ligne de temps en temps):
Benoît Bouchard
Il est évident que tous les amalgames sont possibles.La tentation est forte d’associer le nationalisme québécois aux extrémismes de droite même si cela n’a rien à voir. Le problème est que nous avons eu la naïveté de croire que l’influence du terrorisme,je dis bien l’influence et non le terrorisme lui-même ,nous avons cru que cette influence ne toucherait pas un pauvre bougre endoctriné par des médias écrits et parlés qui alimentent ses obsessions jusqu’à ce qu’il décide de passer à l’acte. Il y a des irresponsables, à Québec en particulier, qui inondent les ondes avec leurs bavures malsaines et leurs commentaires irresponsables. Il y a ceux qui,jour après jour, alimentent les forums publics de leurs commentaires haineux contre tout ce qui est pouvoir,autorité, fustigeant tous ceux qui ont le malheur de s’impliquer en citoyens responsables.Tous ces messages de haine dans un pauvre esprit malade donnent les résultats que nous choquent aujourd’hui.Il serait peut être temps que nous assumions collectivement le piètre état moral dans lequel notre société se retrouve. Je sais qu’il ne faut pas prononcer ce mot:moralité.C’est dépassé et juste bon pour des vieux comme moi.C’est pourtant grâce à des valeurs solides qui célébraient l’entraide,le respect des autres,la confiance dans l’avenir que les québécois d’hier ont bâti ce pays. Ils n’avaient guère le temps de rendre les autres responsables.Ils n’avaient que celui d’espérer des meilleurs lendemains. Je suis sûr qu’il y aura de meilleurs jours. Je ne sais pas,cependant quel prix il faudra payer pour enfin comprendre que la tolérance,la fraternité,le partage sont les meilleurs remèdes contre l’intolérance.
 Bizarrement la veille, dimanche, j’avais enfin eu le temps de regarder un film de Denis Villeneuve que je voulais voir depuis longtemps, “Polytechnique”. Et puis je me suis payé l’incontournable session de recherche sur Internet pour savoir ce que j’avais laissé derrière.
Le six décembre 1989, j’étais dans la cafétéria de la faculté de Génie de l’Université de Sherbrooke quand j’ai appris que Marc Lépine venait de tuer quatorze étudiantes, de celles  qui auraient pu être mes futures collègues, à l’école Polytechnique de Montréal. J’ai été personnellement touché par cet acte terroriste. Mais à l’époque ça ne voulait pas dire grand-chose. Les Américains n’étaient pas encore passés par là.
Dimanche, ce timbré c’en est pris à des musulmans. En 1989 c’était des femmes. En 1984, Lortie en avait contre les indépendantistes. Bien sûr, l’attentat de Québec résonne dans l’actualité québécoise et internationale. Évidemment, d’ici en France, je n’ai aucune idée du contexte dans lequel cet acte infâme s’est produit. Du contexte de la presse, de l’animosité. Peu m’en importe. Il y a peu de différences entre Lépine et cette autre tache que ne n’ai pas envie de nommer (faudrait que je cherche sur google pour m’en souvenir et il n’en vaut vraiment pas l’effort).
 Avec le recul, parfois, on voit les choses différemment. J’ai vécu les attentats de Paris en spectateur (ben oui, les deux, Charlie / Hyper Casher : 17 morts et le Bataclan : 130 morts). Scotché aux écrans, téléphone, radio. Occupé à rassurer ma fille par SMS qui pensait que les frères Kouachi étaient à quelques kilomètres de la maison. A regarder l’assaut de l’Hyper-Kasher en direct. Puis quelques mois plus tard, rebelote : je me réveille un samedi matin et ma femme qui me dit “Il y a eu un autre attentat : y’a 120 morts”. Honnêtement, je ne l’ai pas crue.
Bien évidemment, il n’y a pas de hiérarchie dans l’horreur. Par contre, il y a un contexte. Tuer aveuglément reste inacceptable. Lépine a tué quatorze femmes parce qu’il en voulait aux féministes. Lortie, mentalement touché, en voulait aux indépendantistes. L’autre en voulait aux musulmans. Pas au Québec. Pas à la façon de vivre des Québécois. Pas au pays.
Les Kouachi, Coulibali, Merah et autres en voulaient à la France, à l’occident, à notre façon de vivre, d’être, d’exister. Même chose à Nice, Berlin, Londres, Barcelone, Istanbul. Le reste de la liste m’échappe.
Ne vous trompez pas de contexte seulement à cause de l’air du temps. Sinon vous faites le même raccourci de ceux que vous dénoncez.

Le fil

Un soir, à la radio, en 92, à Montréal j’entendais “Opium” et je découvrais Daniel Bélanger. Un peu avant de partir de mon pays pour aller vivre ailleurs. Dans mes bagages, j’allais prendre avec moi “Les insomniaques s’amusent” et l’emmener en France. Puis, à distance, découvrir “Quatre saisons dans le désordre”. Recevoir en cadeau “Déflaboxe” et retrouver “Rêver mieux” et “L’échec du matériel”.

Depuis vingt-cinq ans, je l’écoute de loin. Je l’oublie pour mieux pouvoir le redécouvrir après un trop long moment. Un jour, à Montréal je suis tombé sur “Auto-Stop”. A chaque fois, Daniel Bélanger est une redécouverte, une musique, des textes, un ensemble cohérent.

Encore là-bas à Montréal, je m’étais amusé à repiquer “L’autruche” au piano. Puis plus tard, ici en France, “Télévision”. Des musiques faciles pour un éternel néophyte, mais avec des textes qu’on écoute plus que la musique qu’on apprend.

Puis j’ai découvert une expérience sublime : écouter “Déflaboxe” dans le train de banlieue entre Paris et Versailles. Ce train n’aura jamais d’autre son que celui du boxeur…

Donnez-moi des roses, mademoiselle…

Et puis, encore dans un de ces moments où je l’avais oublié depuis trop longtemps, je tombe sur “Dans un spoutnik”

Des larmes, de la tendresse et du rêve. C’est avec cette chanson que j’ai découvert “Rêver mieux”. J’y ai passé tellement de temps dans ce spoutnik avant de me reconnaître dans cette chanson.

Et aujourd’hui, encore, au détour d’une recherche sur Internet, je tombe sur “Paloma” et ça recommence. Je découvre un nouvel album, des nouvelles chansons. Et là je reste scotché sur “Il y tant à faire”

Le vague à l’âme s’il naviguait, il saborderait son navire

Il faut marcher, il y a tant à faire

Il faut rouler, m’acharner

Cent fois rouler, biner la terre

Je dois avouer que je préfère la version de l’album, nettement plus rock mais ça donne une bonne idée.   Elle va tourner un moment celle-là. Comme tellement d’autres me tiennent à la surface, m’emmènent ailleurs. Me permettent de garder le fil.

Et je vous offre le reste. Mais une suggestion, commencez par “Opium”

M’Aimez-vous encore, aimez-vous ce qui reste

une fois que le temps prend l’homme et l’use

Montreux Jazz Festival

Demain, ma fille sera née. Encore une fois. Pour le première fois, j’étais là aussi. Ce vingt-cinq août 2000. Étrangement, je me souviens de cette cigarette sur les marches de la clinique.

Demain, Alice part à Lausanne. Elle s’envole vers ses rêves. Vers sa passion. Elle me rend humble par sa détermination. Souvent je me souviens de ma tirade :

“Moi la danse j’y comprends rien”

Et elle me prend par la main pour me faire comprendre.

Fier, d’elle; vous n’imaginez pas. Comment voulez-vous ne pas respecter une jeune femme de seize ans qui part à l’aventure pour assouvir sa passion pour la danse ? Avec le temps qu’elle a devant elle, il n’y a pas de raison de s’inquiéter. Elle arrive un peu plus tôt que les autres, ça lui laisse plus de temps pour apprendre.

Fier de nous aussi. Ça reste un travail de famille de permettre d’atteindre ces étoiles. Maintenant elle cherchera seule Polaris. Mais on sera toujours près d’elle. D’être là pour elle maintenant qu’elle sera plus loin. Qu’elle reste là pour nous, pour nous surprendre par sa facilité à s’exprimer avec son corps. A nous faire comprendre qui elle est.

Pars, ma fille. Pars toucher ces étoiles au bout de tes arabesques. Laisse seulement leur poussière éclairer l’ombre que tu laisse derrière toi. Elles nous montreront le chemin que nous devons suivre pour savoir te retrouver.

 

Je t’aime

“Les cons ça ose tout…”

Le premier commentaire que je lis suite à l’annonce de “La France en marche” d’Emmanuel Macron.

Et vous voulez quoi ? Vous offrez quoi ? Vous suggérez quoi ?

Des commentaires sur FB qui, on espère, attireront l’attention. Des retweets, les “one liners” qui seront repris. Des cinq minutes de gloire. Puis on retourne se coucher.

Je ne suis pas nécessairement un fan de Macron, bien que je lui reconnaisse une intelligence et un sens politique non négligeable. Mais bon, il a trente-huit ans. Ca change, non ? Même Marine est plus vieille.

On veut que ça change mais, que surtout, ça reste pareil. Pareil pour soi. Les autres on s’en branle. Tant que je garde mes acquis, les autres ils n’ont qu’à lâcher les leurs. Moi c’est pas mon problème, j’ai eu vingt-cinq commentaires sur FB (je sais je fais exprès d’écrire les nombres, ça vous complexifie la vie).

Oh, rassurez-vous, il y a pléthore de gens qui savent lire et qui écrivent des conneries. Qui veulent le partage des ressources et qui ne voudraient à aucun prix abandonner leur iPhone six. Il y a des tonnes de créateurs qui s’accrochent à leurs privilèges d’intermittents, de journalistes qui n’abandonneront jamais leur abattement fiscal.

Et il y a les autres (j’en reparlerai) qui s’opposent par formation professionnelle. Parce qu’il faut protéger les salariés. Les chômeurs on s’en fout tant qu’on peut former nos cotisants, nos membres. Et ne mentez pas, vous laisseriez souvent crever les membres de l’autre organisation plutôt que de coopérer à une solution mitoyenne et acceptable.

En attendant, y’en a qui crèvent. On parle de précarité et on oublie que cela ne concerne que les “chanceux” qui travaillent déjà. Ils galèrent eux aussi mais moins que celui ou celle qui n’a même plus de tissus social auquel s’accrocher.

Donc soit il y a un con de trente-huit ans qui pense que d’approcher le monde politique de façon différente ça peut faire bouger les lignes, soit il y a un con qui préfère que les choses restent les mêmes car, somme toute, y’en a des pires que moi.

Bien sur, y’en a des pires que moi, mais j’aimerais bien qu’il y en ait moins. Et pour le moment je ne voit pas grand monde pour faire en sorte que ça arrive. Peut-être que quelqu’un qui vient d’en dehors du système politique arrivera à faire bouger les lignes. Obliger la France à penser de façon différente.

De toute façon, cela ne se fera pas sans heurts et sans débats. Sinon ce ne serait pas la France.

Atelier d’écriture 207 : Un arbre

© Julien Ribot

© Julien Ribot

On m’a laissé à cet endroit, témoin de ce qui aurait pu m’arriver. J’aurais pu être un arbre fruitier. J’aurais été comme autour, labouré, cueilli, sillonné, taillé. J’aurais donné fruits et nourriture. Ici, je regarde, inutile. Je ne les aide pas. Je ne les nourris pas.

De l’ombre. Et encore, ici au milieu de nulle part je n’abrite personne. Un chemin passe devant moi. Ils passent ici, en bas. Mon ombre leur est inutile. Et, là, seul le brouillard matinal m’entoure, baigne mes pieds et le bas de mon corps.

Je suis arrivé ici sur l’aile d’un oiseau. Ou dans sa merde, je ne me souviens plus. Peu importe le siège, on va tous au même endroit. Et depuis j’habite là, beau et de plus en plus majestueux. Sauvage, ça se voit : je n’ai pas grandi tout droit. Je penche vers la gauche. Ou vers la droite ; ça dépend d’où l’on me voit.

Au moins, je ne suis pas comme ces soldats, au loin, aligné en rang comme des oignons. Tellement près les uns des autres ; aucune intimité. Ça donne ça, l’urbanisation. On vit les uns sur les autres. On n’a pas la place. Je préfère ma campagne.

Grandiose au milieu de nulle part. J’abrite les oiseaux ; la famille. Ils partent et reviennent comme la famille. Et le village gravite autour de moi. C’est ce que souhaite. Ils savent où revenir s’ils en ont besoin. Moi je ne bouge pas, je suis là pour eux.

En fait, je n’espère être qu’un guide pour ces petites pousses qu’on enlève dans leur tendre jeunesse. Juste leur montrer comment on peut grandir et rester. Seul, mais rester. Grandir et rester seul.

J’aurais voulu

« Laissons les bises, alizées aux voiliers, aux petits drapeaux de plage Colorés »

J’aurais voulu avoir ce mouvement. Cette musique qui entre en moi et qui renaît en mouvement. J’aurais voulu avoir cette peau noire pleine d’abdos et de vagues, de mouvements, d’imagination. Une peau qui vole, des bras qui attrapent la vague des sons. Un équilibre improbable, mais tellement stable. Un tourbillon d’expression. Une douceur qui se réveille pour me dire comment c’est bon.

J’aurais voulu avoir son sourire. Ses mouvements cassés, brisés dans leur élan, qui bégaient, secouent, hésitent d’assurance. Ses cheveux qui entourent sa sensibilité, son expression, son plaisir à danser. Sa passion à transmettre aux autres son plaisir à bouger, à exprimer cette énergie éolienne au fil de ses mouvements brusques.

J’aurais voulu avoir ses mimes, ses mouvements que j’ai vus naître il y a des années au Québec. Sa force, sa détermination à me faire comprendre ce qu’il entend. L’intensité du regard qui s’élance vers moi, l’assurance de pivoter en l’air en sachant qu’on saura retomber. La puissance de ce corps regroupé sur lui-même, explosant de la force du mouvement, de la musique.

J’aurais voulu avoir sa grâce, son équilibre et sa légèreté. Cette étonnante simplicité a bouger dans la musique. Cette paix à danser, à me dire ce qu’elle imagine entendre. Pousser son corps dans des mouvements incertains. Faire taire l’énergie, arrêter la dynamique. Juste un pied qui roule, un regard qui oublie où nous sommes. Puis laisser le libre retour de toute cette énergie, cet stabilité incohérente.

J’aurais voulu avoir la plénitude de leurs sourires, du plaisir de leur danse, de leur création. J’aurais voulu les connaître pour qu’il m’expliquent l’inexplicable. Qu’ils m’assurent que je ne me trompe pas.

Je voudrais pouvoir, simplement leur dire merci. Et à lui aussi.

Atelier d’écriture 204 : Come sail away

Je n’aime pas le froid. Me réveiller seul. Sentir l’air ambiant sur mes pieds. Savoir qu’il n’y a que moi pour réchauffer l’atmosphère de la chambre. Je découvre qu’elle est partie. Le DVD est resté sur la table. Connement, je pensais que ça lui plairait.

Lui il est là, juste à mes pieds. Prêt à s’éloigner. L’hélico en place, il attend les consignes. Il est là pour chercher ou pour aider. Moi je cherchais à l’aider. Je sais c’est foireux comme figure de style. J’ai rien d’autre, je me réveille à peine. En fait, il est sous mes ordres. Du moins c’est ce que je pense.

C’est peut-être le mouvement de l’air quand elle est partie qui me sort du sommeil. Son absence qui se fait doucement sentir. C’est pourtant elle qui a remué la couette toute la nuit. Elle n’a laissé que mes pieds découverts. À un moment, il n’y avait qu’eux de couverts. Elle part et abandonne derrière un coup de vent sur la fin de mon être.

Pas le goût de me réveiller. Je veux juste rester lové dans ses bras, étouffé dans sa poitrine. Rien d’opulent, sport oblige. Mais assez pour avoir envie de s’y blottir. D’y laisser mon souffle y réchauffer son ventre. D’y laisser mes lèvres surfer sur ses abdos encore durs, retourner m’abriter dans mon sommeil. Tant que je me repose sur elle.

Pourtant je sais qu’elle s’en est allé. Elle n’aime pas les séparations, les déchirements. Elle n’a jamais supporté de devoir me quitter, ne serait-ce que pour quelques mois. Donc elle disparaît avant que je ne commence ma journée. Elle préfère me voir partir seul. Elle suit le chemin déjà tracé, comme à notre habitude.

Son ventre me manque. Ses seins, ses hanches, cuisses, fesses, épaules, toutes emmêlées, entre-ouvertes, pressées contre moi, trop loin, si près. Ce qui me reste, encore une fois, c’est d’entrer en elle, la sentir tout autour de moi, vibrer avec moi, me prendre les épaules, les cuisses, les fesses. Ne pas devoir partir, demeurer ici.

Ces trop grandes vitrines me montrent un futur trop proche. Elle va mettre les voiles. Ce sous-marin va s’écarter doucement et la laisser s’éloigner. Et elle avec elle.

« Commandant, mon premier jour » qu’elle m’a dit avant de tirer la couette sur moi.

« On appareille demain »

Atelier d’écriture Bricabook #198: Quatorze

Sept stations. Elles nous séparent depuis que je t’ai laissé derrière. Triste de ne pouvoir être avec toi. Je dois rentrer, vivre. Faire avancer la maison. Remplir ce vide passager que tu laisse derrière. Reuilly-Diderot : une de ces stations entre là où on est et là où on va.

Huit. Cette ligne qui me mène vers chez moi. Loin de toi. L’infini sur le côté. Un souhait : te revoir très vite. Couper ces ceux cercles qui nous séparent, cet espace qui nous éloigne. Puis la vie reprend ses droits. Mes filles à la maison ; ce passé que tu ne connais pas

Neuf. Les minutes qui nous séparent depuis tout à l’heure. C’est ce que dit le site de la RATP que j’observe sans intérêt. Normalement, on regarde le temps qu’il nous reste. Aujourd’hui, bizarrement, je suis plutôt attentive au temps qui déjà nous éloigne.

Dix. Les mois qui nous joignent. Le temps depuis lequel je te connais. Ces quelques semaines qui ont hissé ma vie d’un ennui normal vers l’exhaltation de la rencontre, de la découverte et de la félicité d’enfin te rencontrer, de te voir entrer tranquillement dans mon existence.

Onze. Ce mois de novembre. Le mois des morts. Alors que chez moi, c’est le mois des naissances : trois, cinq, neuf. Mes frères, ma mère. Ils sont tous nés en novembre. Jamais compris cette affirmation. Pourtant, elle n’a rien à voir. Tous se préparent à la fête. Les cadeaux, le shopping qui débute. Même ma plus jeune qui a abandonné les chimères des enfants commence à découvrir le bonheur d’offrir, de partager ce moment privilégié. Je crois qu’elle a même prévue quelque chose pour toi. Pourtant elle ne devrait pas savoir.

Douze. Douce. Cette précieuse sensation d’être avec toi. Ce plaisir de me tenir à tes côtés, à savoir que tu seras là. Après. Mon regard flotte le long du ressac de notre rencontre, de notre vie qui frappe la rive de l’océan qui nous sépare ; il te trouve et se rassure : te voilà. À l’autre bout, je serai seule un moment et puis tu reviendras.

Treize. Tiens, c’est aujourd’hui : Vendredi treize ! Ce genre de journée où tous ces imbéciles craignent le pire. Les chats noirs, les échelles, tout le toutim. Très loin de moi tout ces superstitions. À la maison il y a les filles, ma vie qui m’attend. Derrière il y a toi et ta ville qui te fait vivre. J’aurais tellement voulu pouvoir être avec toi. Avec tes potes. Partager Paris que je n’ai connue que du mauvais côté.

… Je n’arrive même plus à retrouver ton numéro. 06 ça c’est certain. Puis 66 et puis 59 et puis plus rien. Je sors du métro et tout ce que je cherche ce sont ces nombres qui n’y sont pas, qui m’empêche de prendre contact. Et puis oui, je me souviens, j’ai toujours utilisé le jour de naissance de ma fille : 25. Et puis c’est le vide.

Je n’arrive pas à te joindre. Il me manque ce chiffre, les deux derniers numéros. Ces deux petits nombres qui me laisseraient dans le vague ; dans le doute. Ces nombres pourraient me permettre peut-être de savoir si tu vas bien.

Si j’avais trouvé quatorze, j’aurais su.

Avant-première

© Romaric Cazaux

© Romaric Cazaux

Pour Alice…

De l’eau, là, tout au bout du studio. Une pause, une petite, un peu d’eau. Pourtant, j’ai l’habitude depuis le temps. Depuis ces mercredis, toute petite, tout en rose et en fraîcheur. Mais là, aujourd’hui, ça me semble tout particulièrement difficile.

Déjà la barre au sol : quarante-cinq minutes de travail pour se mettre en jambe, commencer à sentir le mouvement. Pour une fois, je suis au top : tout passe merveilleusement bien.

Puis une heure de barre à s’en arracher la santé. Rien de brutal, juste tout emmené à la limite du supportable. Mon corps me fait mal. Je sens ce fil imaginaire me tirer vers l’infini, allonger mes jambes et mes bras, mon dos qui part vers le haut, y’a tout qui se barre !

Du coin de l’œil, je vois ce fichu ruban sur ma pointe gauche. Depuis que j’ai douze ans que je couds mes pointes, que j’ajuste ces rubans pour qu’ils tombent à la perfection, qu’ils tiennent bien la cheville. On penserait que c’est devenu une routine ; bien non, je me plante encore et toujours. Il n’y a vraiment que maman qui les réussit à tout coup.

Des dizaines de pointes, je n’ose même pas imaginer combien j’en ai usé pour me rendre à ce moment tout approche. Changer de fabriquant, changer de modèle, changer de maker pour arriver à identifier laquelle est la plus confortable, laquelle me fait le plus beau coup de pied. Tout ça pour les mettre en pièce avant le premier service, puis tout remettre en place. Et puis quelques semaines d’utilisation intense et on recommence.

Enfin quelques minutes de répit, un peu de temps pour boire un coup et souffler. Repenser à ce qui m’attend, demain soir : mon premier rôle de premier plan.

Milliers d’heures de travail, déceptions, découragement, émerveillement, découvertes. Tout ça qui, depuis toute petite fait partie de ma vie au quotidien. Le conservatoire, les stages, les auditions, les refus. On s’habitue un peu, mais jamais tout à fait. Et la passion fait taire ces désillusions passagères, ces écueils qu’il faut trop souvent rencontrer si on veut en faire une carrière.

Puis un jour on nous dit oui. On nous offre un rôle, une sensibilité à transmettre, à exprimer. Quelqu’un à sublimer, à faire bouger, à qui donner la vie. Et on se retrouve petite fille, première fois sur une scène. À jouer à la maman, à pousser le caddie, à traîner bébé derrière soi. Et on réalise que depuis ce jour c’est ce qu’on fait : faire vivre son personnage, le mettre en mouvement, ajouter des émotions.

Demain, mes sens réchaufferont leur cœur, mon expression les emmènera loin, ailleurs, au bout de mes pas. Aujourd’hui, à l’avant-première, les chauffes entourent mes pieds de l’énergie de mon art, la force de ma passion, l’expression de mes rêves. Ils gardent à l’abri l’histoire de ma danse, le chemin de ma vie. Mes pieds n’ont plus qu’a le suivre.

Bricabook : Atelier d’écriture #193 : Pocahontas

 

piscine-dinard

Le bord de l’eau, le bruit des vagues,

le son lointain des oiseaux.

Les mères au loin, la mer tout près,

copains d’été il fait chaud.

 

Des ronds dans l’eau, remous fugaces,

une tête qui réapparaît,

Courses effrénés, cheveux défaits

Un autre qui reprend la place.

 

Que des journées, moments gravés

Espaces de liberté

Que des images intemporelles

tenaces et éternelles.

 

La plage ouverte, le sable fin,

Une page blanche, opaline.

Un vent salin, soleil levant

Retour dans l’onde cristalline.

 

Le goût du sel, le goût du large,

de se laisser transporter.

L’appel du fond, le noir abîme,

de se laisser enfoncer.

 

L’envie de l’air, l’envie de vie,

le feu dans les poumons.

La peur du noir, le chant du vide,

De fondre dans cette nuit.

 

Refaire surface, revoir le ciel,

refaire le plein de souvenirs.

Entendre le vent, le bruit des vagues,

C’est toute l’atmosphère qu’on aspire.

 

Des jeux d’enfants, défis stupides,

limites qu’on cherche à connaître.

Le goût du risque, de l’infini

Une vie que l’on ne peut perdre.

 

Qu’on garde en soi cette folie,

ces jeux d’enfants, défis futiles

On reverra le vent, les vagues,

Et il nous restera ça.

 

Note : Rythme inspiré de “Pocahontas”, Grand Corps Malade